La remarquable épopée de Weda Bay Nickel

Aventure humaine, industrielle et entrepreneuriale, le projet de Weda Bay Nickel a commencé avec l’obtention et le maintien de son permis d’opérer sur l’île d’Halmahera en Indonésie. Récit.

Vue de l'île d'Halmahera en Indonésie

Octobre 1996 : un hélicoptère décolle de Ternate, capitale des Moluques du Nord, direction l’île voisine d’Halmahera, bien plus grande, bien plus mystérieuse encore. Vingt minutes d’un vol magique entouré par de splendides volcans : le Gamalama autour duquel la ville de Ternate s’étend, Tidore, Jailolo au loin... des cônes parfaits qui émergent à plus de 1 700 mètres au-dessus d’une eau turquoise. Au loin, la forêt apparaît, comme un écran de verdure. L’hélicoptère entame sa descente sur le terrain de sport du petit village de Lelilef où des centaines de personnes, sans le savoir, assistent au démarrage d’une aventure industrielle extraordinaire.

Vue de bateaux sur l'île d'Halmahera en Indonésie

A pied dans la jungle

Greg Cock, un géologue australien âgé de trente ans, recruté par Strand, une Junior canadienne, sort de l’hélicoptère. Entouré par une nuée de gamins en liesse, le "bule" est accompagné jusqu’à une maison louée pour un an, le temps que le camp pionnier soit construit le long de la plage de Tanjung Ulie, à huit kilomètres vers l’Est. Et surtout le temps que Greg et son équipe réalisent l’exploration sur une concession qui pénètre l’intérieur des terres sur 40 kilomètres. Une jungle épaisse, pas vraiment inhospitalière malgré ses serpents, ses araignées, ses kuskus dormeur et ses centaines d’espèces d’oiseaux et dont la flore avait commencé à être répertoriée par un certain Russell Wallace 138 ans plus tôt. Dans ces terres reculées vivent les Forest Tobelo, de petites communautés nomades vivant, dont des études indiquent qu’ils auraient fui les colons hollandais au 17e siècle, ou qu’ils se sont réfugiés dans la forêt durant la Seconde Guerre mondiale lorsque les Japonais occupaient la région.

On est au bout du monde, sur la frange de l’Asie, déjà en Mélanésie, comme la Nouvelle-Calédonie. Une région qui, au début du 16e siècle, et pendant 200 ans, a fait l’objet de toutes les convoitises de la part des puissances européennes, grâce à des épices vendues plus chères que l’or, avant de tomber dans l’oubli.

La phase d’exploration qui débute va remettre les projecteurs sur cette partie du monde. Les débuts sont harassants se souvient Greg : "il n’y avait aucune piste dans la montagne. Il faut marcher, marcher, porter le matériel et les vivres". Le relief est rude. Le premier lot de "carottes" est envoyé dans un laboratoire à Jakarta, à 2 500 kilomètres de là. Dès les premiers résultats, la "Junior" sait que les réserves sont exceptionnelles. Le gisement s’annonce de classe mondiale.

Obtenir et consolider le License to operate

La suite ? 1998 : le "Contract of Work" est signé avec le gouvernement indonésien. PT Weda Bay Nickel est créée et une étude de pré-faisabilité lancée. 2001 : la première crise avec la mise en sommeil des activités jusqu’en 2005. Cette année-là, après une due diligence réalisée par Monique Le Guen, Jean-Jacques Reverdy et Pierre Epinoux, Philippe Vecten alors directeur de la stratégie d’Eramet convainc le Board de se lancer dans ce projet indonésien en achetant Weda Bay Nickel. C’est chose faite le 1er mai 2006. Au centre de recherche de Trappes, le Groupe a développé un procédé hydrométallurgique qu’il entend développer dans une usine à Halmahera. L’exploration reprend, Greg revient à Weda Bay suivi de peu par Alain Giraud le CEO et Pierre Noyer, actuel représentant d’Eramet au Board de WBN, mais aussi de Christophe Thillier, géologue auteur avec son équipe d’un Test Pit en 2007 qui confirme tous les espoirs placés dans le gisement, d’Olivier Béligon à la gestion des communautés, de Gavin Lee à l’environnement mais aussi Yudhi Santoso, Erry Kurniawan, Deky Tetradiono, Suryo Sejati, Marlon Kandow, Roslina Sangaji... Pendant des années ces équipes s’attachent à développer des relations de confiance avec les communautés et les autorités locales et nationales afin d’obtenir et de consolider le « License to operate » : les permis sociaux et environnementaux (AMDAL) et le maintien du "COW". Au Corporate, une petite cellule s’investit et emmagasine la précieuse expérience. Weda Bay Nickel est le laboratoire d’Eramet en matière de prise en compte des attentes des parties prenantes. De la RSE donc.

Test pit à Weda Bay Nickel

Une équipe multi-culturelle

A Tanjung Ulie, un laboratoire minéralurgique moderne est installé. Le camp s’agrandit. C’est une vraie base-vie où il n’est plus besoin d’aller s’agglutiner le soir à un point précis du camp où le réseau internet passe le mieux pour appeler sa famille. A Kuala Lumpur, une équipe projet est formée. Indonésiens, Australiens, Kiwis, Hollandais, Français, Malais… une culture d’entreprise commence à émerger. Concernant la logistique, des vols directs relient enfin Jakarta à la capitale provinciale mais il faut toujours ensuite emprunter un bateau (1h) pour relier le site sur Halmahera puis un 4X4 sur 75 km de piste (7h) et un autre bateau (1h20) ... Après la longue phase d’acquisition des terrains nécessaires à l’usine, faite en totale transparence, des opérations minières destinées à former les futures équipes et à préparer le site pour la construction de l’usine débutent en 2012.

Le renouveau du projet

La réalité va cependant rattraper l’enthousiasme des équipes. Face à la crise économique mondiale, le Groupe se résout à mettre le projet sous cocon. 2013 sonne la démobilisation. Comme le rappelle Greg : "il ne s’agit pas de savoir si le projet d’usine va se faire, mais quand…". S’en suit une période finalement rapide de recherche d’un partenaire pour mener le projet à son terme. Ce sera le chinois Tsingshan déjà présent en Indonésie où il bâti sur l’île de Sulawesi le plus grand complexe de nickel et d’inox au monde. Avec 43% des parts dans PT WBN, Eramet garde les opérations minières et 43% de la production de ferroalliage. Martin Cézard, fort de son expérience en Asie et parlant le mandarin, est le directeur de projet. Greg lance les études des 37 kilomètres de route pour l’accès à Kao Rahai, le joyau minier de WBN, puis sa réalisation avec des sous-traitants. L’encre de la signature de Christel Bories à peine sèche sur les accords de joint-venture, nos partenaires lancent la construction de l’usine pyrométallurgique cette fois du RKEF (comme à l’usine de Doniambo de la SLN, en Nouvelle-Calédonie) d’environ 35 000 tonnes de ferroalliage par an. C’est une fraction du gigantesque Indonesia Weda Bay Industrial Park (IWIP) qui comprendra au moins six usines.

Une mine et une usine en moins de deux ans

En août 2018, une armada de navires accostent dans la baie de Weda avec le matériel et les équipes, les Chinois ayant décidé de bâtir l’essentiel de l’usine sur place et non d’y amener des modules. Des milliers de bâtisseurs, pour l’essentiel indonésiens et chinois construisent le port, la centrale électrique, les utilités et les usines, agrandissent la base-vie et l’aéroport, ajoutent un hôtel... Une fourmilière travaille en veillant à la sécurité. Il y a du travail pour tous dans la région. Ce projet-catalyseur du développement économique pour l’ensemble des Moluques du Nord est en marche. La formation des équipes locales est une priorité. Elle permet une montée en puissance des compétences et des standards dans cette région qui ne connaissait pas l’industrie. En un an, sous l’impulsion de Frédérique Zanklan (General Manager Mining Project), aidé par les équipes mines impulsées par Kleber Silva (Directeur de la Division Mines et Métaux), les opérations minières sont en place, et la première tonne de minerai livrée. En vingt mois, la première coulée sort du four N°1 de WBN. Il était 9h15, le 30 avril dernier. "The can do attitude" de Tsingshan combiné à la volonté d’aboutir d’Eramet fait merveille.

Première coulée de ferroalliages à Weda Bay Nickel

Moins de deux ans après le début des travaux, 2 500 salariés et sous-traitants font tourner la mine et l’usine de PT WBN, créant de la valeur pour Eramet et ses partenaires chinois et indonésiens, mais aussi pour les enfants de Lelilef devenus adultes, ceux-là même qui étaient venus accueillir Greg à son arrivée en hélicoptère. Le commerce du nickel succède à celui des épices dans les Moluques. Pour de nouveaux siècles… offrant une mine d’opportunités à Eramet.